France Martineau

Université d’Ottawa

France Martineau

« Niez, niez, il en restera toujours quelque chose » : la négation dans la correspondance familiale de l’élite québécoise au XIXe siècle

Au cours de la seconde moitié du XIXe s., le Québec a connu une reprise des liens politiques et linguistiques avec la France, qui ont eu pour effet l’essor de chroniques et glossaires sur la langue, plusieurs avec une visée prescriptive (Remysen, 2009). En parallèle de ce mouvement, on connaît mal les usages de l’élite, ciblée par ces ouvrages prescriptifs. Les recherches récentes qui se sont penchées sur les usages de la moyenne et grande bourgeoisie québécoise ont montré l’absence d’homogénéité linguistique de ce groupe, qui présente toutefois de l’accommodation linguistique (Tailleur et Rouillard, 2020; Martineau et Tailleur, 2025). Cette conférence s’insère dans le cadre théorique de la sociolinguistique historique et porte sur l’effacement de la particule négative ne. Elle repose sur un corpus de correspondance féminine de la moyenne et haute bourgeoisie couvrant la période 1870-1930. Martineau et Tailleur (2025) ont montré la palette variationnelle de ce groupe, qui a notamment recours aux emprunts à l’anglais et à l’alternance codique alors même que ceux-ci sont stigmatisés dans les ouvrages prescriptifs.

À peine émergent au XVIIe s., l’effacement de ne a connu une progression importante au cours du XIXe s. (Martineau et Mougeon, 2001; Ayres-Bennett, 2004), au point de devenir la variante dominante dans le parler de locuteurs ruraux à la fin du XIXe s. (Poplack et Saint-Amand, 2009). Bien que l’étude de Martineau et Mougeon permette de montrer que le changement n’est pas accompli dans les classes sociales moyennes et supérieures en France, nous connaissons mal la situation au Québec. Notre hypothèse est que la variante fait encore partie d’une variation « tolérable » chez l’élite, susceptible de se manifester dans les contextes linguistiques les plus avancés de l’effacement de ne (lorsque le sujet est un clitique) et les contextes d’énonciation les plus près de l’oralité. En cela, notre hypothèse fait le pont avec des études contemporaines sur le français québécois et hexagonal qui montrent la variation encore existante dans l’effacement de ne.

Nos résultats montrent que les classes moyennes présentent une certaine fréquence d’effacement de ne dans des contextes où le changement est avancé, annonçant du fait même la diffusion du changement au cours du XXe s. Une sensibilité à l’effacement de ne est bien présente dans les écrits, que l’on peut déceler par une étude fine des contextes d’énonciation, en particulier dans la mise en scène de la parole d’autrui. Cette sensibilité est également présente dans des contextes où ne est un marqueur stylistique à la fin du XIXe s. (ne explétif dans les comparatives et ne seul avec les modaux).

Notre conférence ouvre sur des enjeux méthodologiques et théoriques, en soulignant l’apport des élites au changement linguistique et à la dynamique sociale. Plus que les usages des classes sociales modestes, l’examen des usages des élites permet d’assister à l’appropriation du changement comme lieu de positionnement social (Hall-Lew, Moore et Podesva, 2021). De façon plus large, notre conférence s’interroge sur les porteurs du changement (« early adapters ») (Milroy et Milroy, 2009) et sur l’émergence d’une norme d’usages pleinement québécoise.

Références

  • Ayres-Bennett, Wendy (2004), Sociolinguistic variation in seventeenth-century France: Methodology and case studies, Cambridge, Cambridge University Press.

  • Martineau, France, et Raymond Mougeon (2003), « Sociolinguistic research on the origins of ne deletion in European and Quebec French », Language, vol. 79, no 1, p. 118-152.

  • Martineau, France, et Sandrine Tailleur (2025), « Contacts de langues, contacts de variétés : la variation tolérable chez l’élite québécoise au XIXe s. », communication présentée au Congrès international de linguistique et philologie romanes, Lecce, 1er juillet 2025.

  • Milroy, James, et Lesley Milroy (2009), « Network structure and linguistic change », dans Nikolas Coupland et Adam Jaworski (dir.), The new sociolinguistics reader, New York, Palgrave Macmillan, p. 92-118.

  • Remysen, Wim (2012), « Les représentations identitaires dans le discours normatif des chroniqueurs de langage québécois », Journal of French Language Studies, vol. 22, no 3, p. 419-444.

  • Poplack, Shana, et Anne St-Amand (2009), « Les Récits du français québécois d’autrefois : reflet du parler vernaculaire du 19e siècle », Canadian Journal of Linguistics/Revue canadienne de linguistique, vol. 54, no 3, p. 511-546.

  • Hall-Lew, L., E. Moore et R.J. Podesva (2021), « Social Meaning and Linguistic Variation: Theoretical Foundations », dans L. Hall-Lew, E. Moore et R.J. Podesva (dir.) Social Meaning and Linguistic Variation: Theorizing the Third Wave, Cambridge U. Press. p. 1-23.

  • Tailleur, Sandrine, et Marie-Ève Rouillard (2020), « Écrire à Saguenay au début du XXe siècle : adaptation sociale et accommodation linguistique », dans France Martineau et Wim Remysen (dir.), La parole écrite, des peu-lettrés aux mieux-lettrés : études en sociolinguistique historique, Strasbourg, Éditions de linguistique et de philologie, p. 31-50.